 |

|

Dans le musée
Chapitre 1
Ce pectoral était magnifique. Manifestement, et à en croire la petite pancarte sur la vitrine, il provenait de la tombe d’un Roi égyptien. J’étais non seulement subjugué par le métal précieux et les pierres magnifiques richement réparties sur cette parure mais aussi par la finesse de l’ouvrage qui représentait le Pharaon terrassant l’ennemi sous les ailes protectrices d’un énorme scarabée ailé. Cet extraordinaire bijou, aux vertus ésotériques était sensé protéger, selon les anciens égyptiens, son pharaonique propriétaire de l'époque des affres du destin. Ou encore d'en assurer la sauvegarde lors de son passage vers l'au-delà. Aucune indication particulière n'apparaissait autour du précieux pendentif quant à sa fonction réelle n'opposant ainsi aucun démenti à mes réflexions.
“ Magnifique, n’est-ce pas ? “
Je sursautai. Un homme, sans crier gare, venait de m'aborder me sortant brusquement de ma concentration contemplative. J’étais devant ce trésor depuis un moment déjà et je n’avais plus fait attention aux nombreuses personnes qui comme moi visitaient ce musée.
“ Hein ? Heu, oui... Magnifique, c’est le mot... Bredouillai-je.
Tout en restant les yeux rivés sur le bijou, je fis machinalement un pas de côté sans prêter d'attention particulière à celui qui m'avait apostrophé. Je pensai que ces quelques mots, savamment ajustés, provenaient d'une personne usant juste de ce prétexte pour me faire comprendre de lui laisser un peu de place devant la vitrine où brillait le pectoral. Cependant, il reprit :
- Si vous voulez mon avis, ce pectoral est composé de pierres semi-précieuses... Vous pouvez y voir de la turquoise, de la cornaline et du lapis-lazuli. Quant à ce splendide scarabée, la pièce maîtresse de cette œuvre d’art, il doit être en calcédoine.
- En calcédoine ?
Étonné par tant d'érudition, je finis par lever le regard sur le singulier et savant personnage qui souhaitait pour une raison inconnue me faire partager ses connaissances.
- Oui, en calcédoine. C’est une variété de quartz, d’opales...
Devant l'expression de mon visage, l'homme, amusé, un léger sourire sur les lèvres, s'interrompit et se confondit en excuses :
-Euh.. Veuillez me pardonner de m’être imposé de la sorte et de vous avoir tiré de votre contemplation. Je n’ai pu m’en empêcher...
- Non, vous avez bien fait, le rassurai-je. Ces quelques précisions supplémentaires ne font qu’augmenter l’admiration que j’avais déjà pour cette pièce unique. Vous semblez d’ailleurs très au fait. Vous êtes collectionneur ou... Égyptologue, peut être ? Il ne serait pas incroyable d'en croiser un en ces lieux n'est ce pas?
- En fait, je ne suis qu'un simple amateur des belles choses et de leur histoire. Surtout, lorsqu’elles concernent la Terre des Dieux, celle qui a vu grandir les Pharaons.
Plus je regardais cet homme, aux vêtements clairs et à l'allure stylée, et plus j'étais persuadé de l'avoir déjà vu. Je n'arrivais pas à mettre un nom sur ce visage. Il m'était pourtant étrangement familier. Je connaissais cet individu, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute. " Tant pis, je me lance, me dis je. Au risque de le vexer, je dois savoir qui il est !"
- Pardonnez moi, Monsieur, mais votre visage ne m’est pas inconnu. J’ai véritablement l’impression de vous connaître. Vous êtes Monsieur ?...
- Morante, Bernard Morante.
- Vous êtes... Bernard Morante ? Le romancier ? Mais, bien sûr ! Suis je bête ! Comment ai je pu... Oh, c’est un honneur pour moi de vous rencontrer.
- C’est surtout un plaisir pour moi de rencontrer des personnes qui semblent partager cette passion dévorante pour l’Égypte Antique.
Pendant que nous nous serrions la main, je pus contempler à loisir cet homme pour lequel j’avais tant d’admiration. Je m'en voulais véritablement de ne pas avoir su le reconnaître avant. Manifestement, les photos de cet auteur, placées en quatrième de couverture, méritaient d’être réactualisées. Je l’imaginais gigantesque et il n’était finalement pas plus grand que moi. Le regard était droit et bleu, cerclé de petites lunettes rondes. De nombreuses rides barraient son front et formaient de profondes pattes d'oie au coin des yeux accentuant ainsi le magnétisme de son regard azur. Ses cheveux légèrement grisonnants trahissaient l’approche de la soixantaine. Très svelte et droit dans un costume deux pièces de couleur sable souligné par un petit nœud papillon noir, dans lequel scintillaient quelques fils d’or, je ne pus m’empêcher de l’imaginer arpentant les déserts égyptiens, lancé à la poursuite des héros de ses extraordinaires romans dans lesquels je me plongeais avec avidité depuis l’adolescence.
- Je m’appelle David Carter. Si vous saviez ce que cela représente pour moi de vous rencontrer.
- Carter, dîtes vous ? Voilà bien un nom prédestiné ! Et dans ce genre d’expo, qui plus est...
- Oui, j’en conviens. Malheureusement, je dois avouer n’avoir aucun lien familial avec le fameux Howard. Mais, qu’est-ce que le professionnel que vous êtes peut bien espérer trouver dans cette modeste exposition ?
- Modeste ? Cette collection est loin d’être modeste... Évidemment si on la compare à celles des grands musées nationaux, vous noterez certainement une différence. Mais si vous approfondissez quelque peu les pièces uniques qui caractérisent cette exposition, vous ne pourrez y trouver que d’immenses satisfactions. Tenez par exemple, prenez ces différentes amulettes qui représentent un crocodile, un faucon ou encore l’œil d’Horus. Ces pièces sont certes assez répandues mais à chaque fois uniques. Et que dire de ce cobra en or, qui se dresse et semble prêt à mordre pour défendre l’Égypte et son pharaon. Ou encore de ces statuettes en bronze à l’effigie des dieux...
L'exposition égyptienne occupait deux étages du musée sur les cinq au total. Répartis par thème et par époque, les objets de collection, présentés dans plusieurs dizaines de vitrines, attiraient une foule considérable de curieux, de scolaires, d'amateurs venus des quatre coins du pays et d'étrangers passionnés. Jamais le vieux musée n'avait connu pareil succès à en croire les dires de son directeur interviewé quelques temps auparavant. Le dernier évènementiel datait de l'automne dernier et concernait les peintres impressionnistes normands. Cette formidable exposition avait su faire parler d'elle mais son retentissement n'était rien en comparaison de ce que la ville connaissait à ce jour et ce, depuis plus de quatre semaines. Les hôtels environnants affichaient complets et les restaurateurs se frottaient les mains. Il fallait parfois faire la queue plusieurs heures avant de pouvoir profiter du spectacle tant la fréquentation en était importante.
- Croyez moi, toutes ces pièces sont loin d’être modestes. Il suffit de voir tous les moyens de protection qui ont été mis à la disposition de ce musée et qui vont bien au delà des obligations habituellement imposées par les assurances. Je suis sur que jamais ce lieu n’a été aussi bien protégé. Toutes ces pièces sont extraordinaires, croyez moi. Il y en a même qui font l’objet de toutes les convoitises. Comme par exemple ce canope, là...
Je me tournai dans la direction que m’indiquai Bernard Morante et je vis l’objet désigné. Ce dernier ne payait pas de mine et semblait très usé par le temps.
- Il a aujourd’hui plus l’aspect d’un vieux vase que d’un canope... lui lançai-je.
- Il ne s’agit pas de n’importe quelle vase, mon cher Monsieur Carter. Il s’agit là d’un véritable canope.
Nous nous en approchâmes tous deux pour mieux le juger. Le romancier reprit :
- Il est aujourd’hui seul mais ils devaient être auparavant au nombre de quatre. Ils contenaient les viscères du défunt. Et plus précisément l’intestin, les poumons, l’estomac et le foie du mort que les embaumeurs retiraient avec beaucoup de précaution du corps du cadavre. Et traditionnellement par le flanc gauche après incision.
Morante s'était maintenant écarté de quelques pas et mimait sur son propre corps les gestes pratiqués jadis par les momificateurs.
- L'éviscération laissait une plaie ensuite recousue par les préparateurs mortuaires. Une plaque aux vertus magiques, comme celle qui se trouve là juste derrière vous dans cette petite vitrine avec l’œil oudjat et Osiris, était cousue sur les bandelettes à la hauteur de l'incision complétant ainsi les propriétés protectrices des amulettes. Amulettes que l'on glissait généralement en grand nombre autour de la momie à des endroits stratégiques. Quant aux urnes, elles étaient ensuite placées dans un coffre-chapelle, un meuble funéraire, si vous préférez, non loin du sarcophage.
J'observai encore d'un peu plus près le récipient.
- La partie supérieure de celui-ci est malheureusement cassée. Mais d’après ce que l’on en voit, on devine l’absence d’un... comment dirais-je... d’un couvercle ?
- Vous avez parfaitement raison, jeune homme, chaque canope possédait un couvercle qui représentait la tête d’un des quatre fils d’Horus. Quant au corps de cette poterie, il devait vraisemblablement représenter Isis ou une autre déesse, si j’en crois les quelques peintures qui subsistent encore.
Nous étions tous deux penchés sur l’objet en question que séparait une simple et mince paroi en verre. Morante scrutait le vase, les lunettes reposant sur le sommet de son crâne. Le temps d’un instant , j’avais quitté l’Europe, ma ville, mon quartier et j’étais comme dans les romans de cet auteur de génie, transporté dans la vieille Égypte.
- Et vous, Monsieur Carter, que faites vous donc en ces lieux ?
- Et bien, j’écris un article pour le compte de mon journal.
- Ah, vous êtes donc journaliste ?
- Oui, je travaille au quotidien “ Normandie Matin “. Alors, dès que j’ai appris que des collectionneurs privés ainsi que des musées français, américains et égyptiens allaient réunir des pièces sur l’Égypte Antique dans notre bonne ville, je n’ai plus lâché mon rédacteur en chef jusqu’à ce qu’il me confie la couverture de l’évènement. Le journal est étroitement associé au musée pendant tout le temps de l'opération. Nous en faisons la publicité depuis un bon moment maintenant à grand renfort de photos et d'articles sur l'Égypte d'hier et d'aujourd'hui. Nous en avons fait la promotion régulièrement pendant de longues semaines et nous continuons de suivre l'exposition pour le plus grand bonheur de nos lecteurs... et pour le mien, par la même occasion, bien entendu...
Morante retira de la poche de sa veste un petit mouchoir blanc en coton délicatement plié pour le passer sur les verres de ses lunettes. Il reprit :
- Et vous, Monsieur Carter, d’où vous vient donc cette passion pour l’Égypte ?
- Oh, cela ne va pas vous paraître très original si je vous dis que cela me vient des cours d’histoire du Collège. Une rencontre que je partage avec des dizaines de milliers de passionnés très certainement... On en est tous subjugué quand on aborde le sujet et puis certains, comme moi, ne s’en lassent pas. Et me voilà ici aujourd’hui. Quand je vois toutes ces merveilles qui m'entourent, cela ne fait que renforcer mes convictions...
Mon regard glissa sur les vitrines environnantes dans lesquelles figuraient en bonne place ces pièces envoûtantes que j'avais pris le soin d'étudier, de détailler avec beaucoup d'attention depuis deux bonnes heures déjà et au cours des dernières semaines. Mon esprit s'attarda quelques instants sur trois ouchebtis en acacia peint, des serviteurs funéraires de toute beauté exposés dans un petit coin du musée à quelques pas de nous. ces statuettes sensées prendre vie et aider le défunt en le servant dans l'au-delà. Un peu plus loin, on pouvait également trouver un sceptre héqa en bois, une coiffure némès en cuivre, un vase en albâtre ou encore un coffret en bois et en ivoire datant du nouvel empire.
- Et... Je m'aperçois ici que j'ai encore beaucoup de choses à apprendre sur les anciens égyptiens. Mais, quand on est passionné... Au fait, dîtes moi, si j’osais... Accepteriez vous une interview de ma part ? Car après tout, votre présence dans notre ville, et pour cette exposition, nous honore. De plus, j'ai lu tous vos livres et en acceptant ma proposition vous feriez de moi le fan le plus heureux du monde !
Bernard Morante rechaussa ses lunettes et me sourit :
- Comment résister à une telle offre... Ce sera avec joie, Monsieur Carter, mais pas aujourd'hui car je dois malheureusement m’absenter dès la fin de cet après-midi. Ce n’est que partie remise, rassurez vous... Je ne peux qu'accepter cette proposition d'interview d'un autre grand amoureux de l'Égypte des pharaons... Je vous laisse d'ailleurs ma carte. Vous pourrez joindre mon secrétaire dès demain matin si vous le désirez. C’est lui qui vous fixera un rendez-vous à Paris où je réside. Nous aurons un peu plus de temps devant nous de cette façon. Il ne me reste plus qu’à prendre congé. A bientôt, Monsieur Carter...
Nous nous quittâmes là, et je le vis disparaître entre les pièces égyptiennes exposées. Je m’approchai d’une des fenêtres du musée qui donnait sur la rue et le vis s’engouffrer dans une grosse Mercedes Noire avec chauffeur. Ce n’est que lorsque mes yeux se portèrent sur la carte de visite qu’il m’avait laissé que je réalisai la chance que j’avais eue. Ces dernières paroles me revinrent à l’esprit, ce qui me donna un peu plus le tournis, quand une voix, au micro, m’arracha à mes pensées : “ Le Musée va fermer ses portes dans quelques instants. Mesdames et messieurs les visiteurs êtes priés de vous diriger vers la sortie... “ Et c’est là que je me rendis compte que je n’avais encore pris aucune photo pour mon article. " Zut, j'aurais pu lui demander l'autorisation de le photographier !". Je n’avais plus que quelques minutes devant moi. Je saisis mon numérique et fis crépiter le flash le plus vite possible. Je photographiai toutes les pièces que je pus et notamment le pectoral, les amulettes, le cobra et... le fameux canope...
|
|